Spectacle vivant : survivre, investir, rebondir

Confronté à un effondrement global de son économie, le spectacle vivant doit relever trois défis majeurs : survivre, investir dans sa transition numérique et écologique, et rebondir.

Comment se projeter dans un monde contraint par la crise sanitaire jusqu’en 2022 voire 2023 ? C’est la question qui empêche de dormir tous les professionnels du spectacle vivant, des artistes aux techniciens, en passant par les salles, promoteurs, tourneurs, festivals et diffuseurs. Depuis le début du printemps 2020, le secteur est totalement à l’arrêt ou presque. “J’ai fait un concert depuis le mois de mars”, confie Matthieu Drouot, directeur général de Drouot Productions (600 concerts par an avant la crise), à la chaîne Loud.tv, un webzine vidéo consacré au métal. “Ma tête est déjà en 2021, parce qu’il n’y aura pas de shows cette année, il n’y en aura peut-être même pas en 2021. Je ne sais pas comment envisager la saison !”, poursuit-il.

Le secteur de la musique live est menacé de dévastation. En France, une étude du cabinet d’audit EY commandée par l’association Tous pour la musique estime que pour les seules musique actuelles, le manque à gagner, du fait des mesures de confinement, de couvre-feu et de distanciation sociale, pourrait représenter 83,5 % du chiffre d’affaires prévisionnel en 2020.

Source : TPLM

Pour les seuls festivals, annulés dans leur quasi-totalité, c’est 96 % du CA prévisionnel qui devrait être parti en fumée cette année, projette le cabinet d’audit. Sans soutien financier, 51 % des entreprises du secteur, essentiellement des TPE et PME, plus particulièrement fragilisées en tant que telles, sont menacées de faillite. Et 26 000 emplois pourraient être détruits d’ici fin 2020.

“Parmi les membres du Prodiss, la situation actuelle met en risque 21 635 artistes et techniciens en régime d’intermittence, soit 76 % des emplois. A cela s’ajoute 46 % des emplois permanents, en risque également.  Enfin, au-delà des emplois du secteur, stricto sensu, la perte d’activité affectera également l’ensemble de l’écosystème qui en dépend (sociétés de sécurité, logistique, location événementielle, catering, prestataires techniques et fournisseurs du secteur...)”, indique le syndicat de producteurs de spectacles privés.

Un effondrement généralisé

Le caractère planétaire de la pandémie affectant le secteur à l’échelle mondiale, ses effets dévastateurs sont décuplés. L’ampleur du désastre est comparable chez nos voisins d’Outre-Manche. Une étude commanditée par l’association de promoteurs de concerts Live, “UK live music : at a cliff edge”, anticipe une baisse de chiffre d’affaire de 80,5 % pour l’ensemble de la filière au Royaume Uni. Des artistes et managers (- 64 %) aux prestataires techniques (- 95 %), en passant par les petites salles de concert (- 75 %), les festivals (- 90 %), les agences de booking (- 82 %), ou les acteurs de la billetterie (- 87 %), personne n’est épargné.

Source : Live

Plus de 26 000 emplois permanents ont déjà été détruits au Royaume Uni depuis début mars, avance l’étude de Live, auxquels s’ajoutent 140 000 emplois ETP (équivalent temps plein) parmi les travailleurs indépendants. Les mesures de soutien gouvernementales, d’une ampleur sans précédent dans l’histoire de la musique live, ne feront au mieux qu’amortir le choc. Au Royaume Uni, où plus de 330 M£ d’aides ont été débloqués (365 M€), elles ne permettront de préserver que 25 % des emplois éligibles, indique l’étude, et 10 000 emplois ETP.

L’effondrement programmé du secteur est global. Selon le cabinet d’études anglais Omdia, les ventes de billets de concerts, qui constituent sa principale source de revenus, ne devraient peser que 6,3 Md$ (5,3 Md€) à l’échelle mondiale en 2020 (- 73 %), contre 23,5 M$ en 2019 (environ 20 Md€), niveau auquel elle ne reviendront pas avant 2023.

Global, live music ticket sales, 2019–2023

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Source : Omdia

Même une fois les contraintes gouvernementales levées - en France, l’état d’urgence sanitaire pourrait être maintenu jusqu’en février 2021, laisse déjà filtrer l’exécutif, voire avril 2021 -, il faudra vaincre les réticences légitimes du public à retourner dans les salles. Lors d’une enquête réalisée par Omdia fin septembre auprès d’un échantillon de 6200 personnes dans cinq pays (Etats-Unis, Royaume Uni, Australie, Japon, Brésil), entre 50 % et 60 % des personnes interrogées, selon le pays, ont déclaré ne pas souhaiter assister physiquement à un concert, et 10 % à 15 % d’entre elles indiquent qu’elles assisteront à moins de concerts.

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Source : Omdia

Une gestion erratique de la crise

Face au massacre économique et social qui se profile, lequel va frapper des secteurs clés de l’économie (aéronautique, automobile, tourisme, grande distribution), la sauvegarde du spectacle vivant, qui est probablement le plus directement exposé aux conséquences de la crise sanitaire, ne semble pas figurer parmi les priorités premières du gouvernement. En témoigne l’instauration, dans des zones rouges de plus en plus vastes, d’un couvre feu non négociable à partir de 21 heures. “Alors que les spectacles de plus de 1 000 places et les jauges debout sont toujours à l'arrêt, les entrepreneurs, les cabarets et les théâtres, qui avaient enfin pu relancer des spectacles et rouvrir des lieux malgré des conditions économiques dégradées, se trouvent à nouveau dans une impasse, suite aux annonces du Président de la République du 14 octobre, dans les zones concernées par le couvre-feu”, alerte le Prodiss.

Un couvre-feu sans concertation ! Qui va tuer le spectacle, le Covid ou le  Gouvnement ?

A l’absence totale de visibilité, s’ajoute le sentiment d’une gestion erratique de la crise sanitaire, faite d’atermoiements, d’impréparation, d’incohérences, de focalisation sur les moyens de contenir la pandémie tout en sauvant les meubles de l’économie, mais sans réelle planification, ni concertation, ni lisibilité d’une action surtout faite de réactions a posteriori. Autoritaire et centralisée, cette gestion n’a pas permis de mettre en place une gradation plus fine des contraintes sanitaires, en fonction de l’activité, des facteurs de risque, ou des territoires, en concertation directe avec les acteurs concernés, lesquels n’ont pourtant eu de cesse de manifester leur bonne volonté.

“Je pense qu’on aurait dû trouver un moyen de jouer sans distanciation, des concerts debout, jusqu’à 500 ou 1 000 de capacité. On ne l’a pas fait, et là on est mi-octobre. Bien qu’on ne joue pas, on nous dit que l’épidémie repart. Ça m’interroge encore une fois sur la pertinence de tout ça”, regrette Matthieu Drouot. Assister à un concert est-il plus risqué que prendre le métro, faire ses courses dans une grande surface, déjeuner dans un restaurant, ou côtoyer ses collègues de bureau toute la journée ? La question vaut d’être posée selon lui : “On a été confinés en février, on ne nous a pas tout coupé tout de suite : j’ai fait des concerts jusqu’à 5 000 personnes. […] Je n’ai pas eu un putain de coup de fil pour me dire : « Ah, il y a eu un cluster, il y a eu un problème pour ce concert » !  Je réclame juste un dialogue et qu’on puisse envisager la reprise de nos métiers.”

Survivre, investir, rebondir

“En premier lieu, il est crucial de maintenir l'écosystème en vie. Cela nécessite des actions politiques ciblant tous les acteurs de la chaîne de valeur”, soutient la Ligue européenne des associations d’employeurs du spectacle vivant Pearle (Performing Arts Employers Associations League Europe), basée à Bruxelles, qui compte plus de 10 000 adhérents (théâtres, salles de concerts, orchestres, opéras, compagnies de danse…). Un soutien massif à l’emploi, la compensation des pertes financières des entreprises, l’accompagnement d’une reprise des tournées internationales (avec soutien d’urgence en cas d’annulations de dates impromptues), sont autant de leviers que les Etats membres peuvent activer, en s’appuyant sur des programmes d’urgence européens comme SURE (Support to mitigate Unemployment Risks in an Emergency) ou REACT-EU (Recovery Assistance for Cohesion and the Territories of Europe).

Replay – Concert capté avec le Weepers Circus – Espace Django – Strasbourg

Pearle plaide également en faveur de la mise en oeuvre d’un véritable plan d’investissement dans la transition numérique du spectacle vivant, et dans l’exploitation de sa captation, alors que règne la plus grande incertitude sur les perspectives de reprise d’activité : “Il est essentiel que les compagnies de spectacle vivant puissent diffuser en continu ou enregistrer l'événement ou des archives sur leurs propres plateformes de streaming. […] Pour lancer et accompagner ce processus, depuis l'utilisation de plateformes libres jusqu'à la protection de la propriété intellectuelle, des investissements sont nécessaires en termes de logiciels, de gestion des données, de maintenance, etc.“

S’agissant de développer de nouvelles activités de création dans le secteur audiovisuel, le spectacle vivant a vocation à devenir éligible au volet médias des financements du programme Creative Europe, estime l’organisation, qui plaide pour que l’investissement dans sa transition numérique se double d’un investissement dans sa transition “verte”, vers une économie plus circulaire et éco-friendly, tout aussi nécessaire pour étoffer ses capacités de résilience.

Une transition numérique, écologique et territoriale

C’est le fléchage que privilégie le Fond de relance et de résilience européen (Recovery and resilience facility), qui permet aux Etats membres de bénéficier de garanties (à hauteur de 310 Md€) et de prêts (à hauteur de 250 Md€), pour financer les investissements et les réformes nécessaires à une reprise économique durable. Dans une lettre ouverte adressée au Parlement européen, plusieurs organisations représentant les industries créatives et culturelles en Europe demandent à ce que 2 % de ces sommes (soit plus de 11 Md€) soient dévolues au secteur culturel. Les plans de relance et de résilience présentés par les Etats membres à partir de 2021 devront “veiller à ce que ces investissements et ces réformes ciblent correctement les défis liés à l'environnement et à la transition numérique, afin de contribuer à la création d'emplois et à une croissance durable”, précise le prospectus de l’Union européenne.

En matière de spectacle vivant, la transition numérique, qui passe par la captation et la diffusion des concerts en ligne, entraîne des coûts supplémentaires (ressources humaines, équipements, infrastructures), et nécessite d’intégrer de nouvelles compétences technologiques au sein des organisations. Faute de bénéficier de droits voisins sur l’enregistrement des spectacles, les promoteurs de concerts ont été jusque là peu incités à investir dans cette transition. La diffusion de concerts en direct ou de prestations plus intimistes sur Internet (live streaming) a explosé pendant le confinement, mais elle n’a pas encore permis de faire émerger un modèle économique viable, et a révélé la dépendance du secteur à l’égard des plateformes de diffusion des GAFAM, comme Facebook, Youtube (Google) ou Twitch (Amazon).

Pour que le secteur du spectacle vivant puisse saisir les opportunités du numérique, et que le live streaming s’impose durablement dans le mix de l’offre de musique live (comme dans celui des sources de revenus de ses acteurs), un plan d’investissement à long terme est nécessaire, estiment de concert la ligue Pearle et l’UFISC (Union fédérale d’intervention des structures culturelles), de même que l’élaboration d’un modèle coopératif ancré dans les territoires, plutôt que de s’en remettre aux initiatives globalisantes du capital-risque ou des GAFAM.

L’enjeu est de garder la main sur l’exploitation des données générées par ce nouvel usage et sur sa monétisation, en dynamisant l’offre culturelle des territoires en matière de spectacle vivant. Un chantier qui doit aussi prendre en compte l’urgence écologique, et les objectifs zéro carbone de la Commission européenne.