L'impact du Covid-19 sur l'activité de Spotify se niche dans les détails

A l'exception d'une baisse de ses revenus publicitaires au mois de mars dernier, le Covid-19 a semble t-il eu peu d'impact sur l'activité de Spotify. Mais le diable se niche dans les détails.

Credit photo : Bryan R. Smith / AFP

Les résultats financiers de la plateforme de streaming musical Spotify au premier trimestre 2020 traduisent un faible impact de la crise du Covid-19 sur ses activités. “Nous continuons à observer une croissance impressionnante du nombre d'utilisateurs, qui a augmenté de 31 % l'année dernière. En fait, nous avons constaté une croissance plus rapide dans nos quatre régions au cours du premier trimestre 2020 par rapport au premier trimestre 2019. Nous avons atteint nos objectifs dans presque tous les domaines, en augmentant le nombre de nos abonnés et le nombre d'utilisateurs”, a déclaré son PDG Daniel Ek lors du webcast de présentation de ses résultats aux analystes financiers.

Dans la lettre adressée à ses actionnaires le 29 avril dernier, le numéro un mondial du secteur reconnaît cependant : “En mars, nous avons constaté un ralentissement sur tous nos canaux de vente [de publicité], car des campagnes ont été annulées ou mises en pause, et les acheteurs de publicité programmatique ont réduit leurs dépenses. Les revenus de la publicité au cours des trois dernières semaines du trimestre ont été inférieurs de plus de 20 % aux niveaux prévus”.

430 M€ de manque à gagner en 2020

“Toute entreprise de médias doit faire face à une perte de recettes publicitaires en ces temps difficiles”, a rappelé Daniel Ek lors du webcast. Les revenus publicitaires de Spotify ont malgré tout progressé de 17 % au cours des trois premiers mois de l’année par rapport au premier trimestre 2019, à hauteur 148 M€, et il ne pèsent que 11 % de son CA global, ce qui explique que leur baisse ait peu d’impact sur ses résultats. L’essentiel des revenus de Spotify (près de 90 %) provient de l’abonnement, qui a vu son CA progresser de 23 % sur un an au premier trimestre 2020, à hauteur de 1,7 Md€. Le CA global de Spotify a quant à lui augmenté de 22 % sur la période, à 1,84 Md€, avec un tout petit 1 M€ de bénéfice net comme cerise sur le gâteau.

Source : Spotify Technology SA

Le numéro un mondial du streaming musical n’en est pas moins conduit à revoir ses prévisions de croissance de ses revenus à la baisse pour l’ensemble de l’année 2020, même s’il reste dans une fourchette de 7,65 à 8,05 Md€ (contre 8,08 à 8,48 Md€ précédemment) encore supérieure de 13 à 19 % au CA de 2019. Outre une baisse de ses revenus publitaires, Spotify, en tant que société européenne qui réalise une part conséquente de son chiffre d’affaires hors de l’eurozone (65 % de ses abonnés), anticipe également l’impact sur ses résultats de la forte volatilité des taux de change provoquée par la crise du Covid-19, jusque là globalement préjudiciable à son bilan.

Ces deux éléments pris en compte, la crise du Covid-19 ne devrait représenter pour Spotify qu’un manque à gagner de 430 M€ sur l’ensemble de l’année 2020, la chute prévisible des revenus publicitaires ne pesant que pour moitié dans la facture. Pas de quoi déstabiliser le géant suédois du streaming basé au Luxembourg et coté en Bourse à New York, où la valeur de son action a progressé de 22 % ces deux derniers mois, à contre courant du marché, et où sa capitalisation atteint 27, 4 Md$ (25 Md€) en ce début mai 2020.

Les performances de ses offres d’abonnement, qui sont sa principale source de revenus, ne sont que marginalement affectées pour l’instant : “Nous avons constaté un léger impact des effets du COVID-19 (légère augmentation des annulations et des défauts de paiement) à la toute fin du trimestre, mais il a eu peu d'impact sur le taux de désabonnement déclaré”, indique la compagnie dans sa lettre aux actionnaires.

Source : Spotify Technology SA

Spotify revendique 130 millions d’abonnés à fin mars 2020 : un chiffre en hausse de 31 % sur un an. Le nombre de ses utilisateurs actifs par mois (“MAU”, pour Monthly Active Users) a connu une progression similaire (286 millions au premier trimestre), de même que celui des utilisateurs actifs mensuels de son service gratuit financé par la publicité (163 millions). Ses objectifs sont d’atteindre 133 à 138 millions d’abonnés à la fin juin, et 143 à 153 millions à la fin de l’année ; avec 289 à 299 millions de MAU fin juin, et 328 à 348 millions fin 2020.

Les effets de l’épidémie

Depuis plus de sept semaines, Spotify, entreprise en réseau par excellence, parvient à mener ses opérations avec 100 % de son personnel en télétravail. “Du point de vue des performances, nous sommes satisfaits et n'avons pas constaté de baisse de productivité globale des employés”, commente la compagnie dans sa lettre aux actionnaires. En raison du climat d’incertitude économique, sa politique de recrutement va être revue à la baisse au cours des prochains trimestres, avec environ 30 % de postes à pourvoir en moins en moyenne, annonce t-elle.

Fin février 2020, la plateforme de streaming constatait une baisse soudaine et notable du nombre d’utilisateurs actifs au quotidien (DAU, pour Daily Active Users) et de la consommation sur des marchés très touchés par l’épidémie comme l’Espagne ou l’Italie. Mais l’épisode a été de courte durée, et le nombre de DAU dans ces pays est rapidement reparti nettement à la hausse. “Lorsque nous avons vu la consommation commencer à baisser, nous aurions pu penser que le nombre de MAU et d’abonnés payants seraient affectés négativement. Mais cela n'a pas été le cas. En fait, les nouveaux abonnements et ceux qui ont été réactivés ont augmenté de manière substantielle, même pendant les périodes de confinement des principaux marchés”, a indiqué Daniel Ek.

Source : Spotify Technologies SA

Autre constat : le confinement des consommateurs a changé leurs habitudes d’écoute. “Alors que l'écoute en voiture a diminué, l'écoute sur les consoles de jeux explose et nous continuons à constater une augmentation de l'écoute sur les enceintes connectées et par le biais des téléviseurs”, a confié Daniel Ek. “Nous avons commencé à constater des changements dans la manière dont nos utilisateurs consomment la musique et les podcasts sur notre service, notamment des changements dans les plateformes ou les appareils qu'ils utilisent, les genres qu'ils écoutent et d'autres routines quotidiennes”, précise la compagnie dans le rapport financier du premier trimestre remis à la SEC, ce qu’elle entrevoit comme un risque : “Toute incapacité à prévoir ou à prendre en compte ces changements dans l'engagement de nos utilisateurs avec notre service pourrait nuire à notre activité”.

Daniel Ek veut croire que Spotify est dimensionné pour relever le défi : “Alors que les habitudes comme se rendre au travail ou aller à la gym étaient perturbées, et que les consommateurs commençaient à en adopter de nouvelles, l'omniprésence de notre plateforme a été un véritable avantage […]. Parce que nous sommes disponibles sur plus de 300 appareils de plus de 80 marques, nous restons accessibles aux utilisateurs même si leurs comportements d'écoute ont changé”. La crise du Covid-19 a cependant un effet plus immédiat et critique sur les activités de Spotify. Elle freine le développement des podcasts, son nouveau levier de croissance privilégié, depuis 2019 et l’affirmation de son objectif de devenir, grâce à eux, la première plateforme audio (et non plus seulement musicale) au monde.

Les podcasts dans l’oeil du cyclone

“Aujourd'hui, 19 % de nos utilisateurs mensuels s'intéressent aux podcasts, contre 16 % au quatrième trimestre 2019, et la consommation continue de croître à un taux à trois chiffres sur un an”, indique Spotify dans sa lettre aux actionnaires. Mais le Covid-19 a confiné les podcasteurs, qui ne peuvent pas tous poursuivre leur activité en télétravail : “L'offre globale de nouveaux podcasts a été légèrement impactée par le Covid-19, avec une baisse à deux chiffres des nouveaux épisodes de nos émissions en catalogue, tandis que la production de podcasts originaux et exclusifs par Spotify a peu ou pas changé. Parmi les 1 000 premiers podcasts du catalogue, nous avons observé un nombre stable de podcasts publiant de nouveaux épisodes, mais une baisse d'environ 20 % du nombre d'épisodes publiés par ces podcasts par rapport à la période précédant le COVID”.

L’impact du Covid-19 sur le marché publicitaire, unique source de monétisation du catalogue de podcasts mis à disposition par Spotify, et de rentabilisation de ses propres productions, fait peser une incertitude sur son avenir, alors que l’abonnement menace d’atteindre un plateau sur les machés développés, et que sa croissance dans le reste du monde reste corrélée à une baisse continue de son ARPU (Average revenue per user, ou revenu moyen par utilisateur) - pour la première fois inférieur à la moitié du plein tarif de l’abonnement au premier trimestre 2020 (4,42 €, en baisse de 6 % sur un an).

Source : Spotify Technology SA

“Nous avons révisé nos prévisions pour 2020 concernant les recettes générées par la publicité étant donné le niveau actuel d'incertitude lié à la crise sanitaire mondiale”, relate Spotify dans sa lettre aux actionnaires. Le numéro un du streaming audio ne se projète pas au-delà de la fin 2020. “Avec autant d'inconnues, il y a des questions auxquelles nous ne pouvons tout simplement pas répondre à ce stade, a reconnu Daniel Ek lors de son conference call avec les analystes financiers. Mais je suis convaincu que nous continuerons à être en position de force lorsque tout cela sera derrière nous, grâce à notre modèle, notre échelle, notre expérience supérieure de l'utilisateur et à tous les contenus dans notre pipeline. Ce sont les fondamentaux qui ont fait notre succès et continueront à le faire à l’avenir”.

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