La longue traversée du désert de la musique live

Nouvelle année noire en 2021, lent retour à la normale au delà, le spectacle vivant de musiques actuelles et de variétés poursuit sa longue traversée du désert, en quête d'une nouvelle solvabilité.

De tous les scénarios envisagés, c’est le plus noir qui s’est vérifié. Alors que le secteur du live connaissait une vraie dynamique de croissance en 2019, avec une progression des ventes de billetterie de 12 % sur un an pour les spectacles de musiques actuelles et de variétés assujettis à la taxe sur la billetterie, la crise sanitaire consécutive à l’épidémie de Covid-19 l’a stoppée net au printemps 2020.

De près de 59 000 en 2019, avec environ 30 millions de spectateurs (+ 8 % sur un an), le nombre de représentations est tombé à 17 000 en 2020 (- 71 %), avec seulement 6 millions d’entrées payantes, et des recettes de billetterie qui ont chuté de 83 %, selon des chiffres publiés la semaine dernière par le Centre national de la musique (CNM). En terme de perception de la taxe fiscale sur la billetterie, qui finance un certain nombre de ses programmes d’aide, l’écart de facturation entre 2019 et 2020 s’élève à 37,5 M€.

Nouvelle année noire

Les aides dont a bénéficié la filière pour faire face à la pandémie - sectorielles (de l’ordre de 450 M€) et transversales (activité partielle, droits des intermittents, prêts garantis, fonds de solidarité…) - ont “limité la casse”, observe le président du CNM Jean-Philippe Thiellay dans une note de synthèse. “Il n’y a pas eu de faillites, de disparitions d’associations ou d’entreprises, de mouvements de rachat et de concentration”, relève t-il. Les projections du CNM sur 2021 n’en restent pas moins très sombres. “2021 sera une nouvelle année noire pour le spectacle musical et de variétés”, prévient-il.

Source : CNM

Aucun des deux scénarios envisagés dans l’étude du CNM1 ne prévoit un retour à la normale d’ici la fin de l’année. Dans le meilleur des cas, une reprise progressive amorcée cet été - avec 70 à 80 % de pertes en billetterie entre juin et août, 49 % en septembre, et 26 % en décembre ; sachant que le manque à gagner a été de 94 % au premier semestre - ne permettrait d’atteindre que 25 % du chiffre d’affaires prévisionnel de l’année en billetterie, et moins de 20 % en cas de reprise faible au deuxième semestre - avec 80 % de pertes de juin à août, et 60 % de septembre à décembre.

Source : CNM

Pour le spectacle vivant de musiques actuelles et de variété, le manque à gagner, toutes sources de revenus confondues (y compris le sponsoring et la restauration), se situerait entre 1,7 et 1,9 milliard d’euros sur l’ensemble de l’année 2021, projette le CNM, pour un chiffre d’affaires maintenu de 415 à 590 millions d’euros.

Un lent retour à la normale

C’est le scénario d’une faible reprise au deuxième semestre que retenait dès fin juillet le cabinet d’études EY dans un point de situation2 réalisé pour le compte du Prodiss (Syndicat des entrepreneurs de spectacle), avec un fort recul de l’activité par rapport à 2019 sur la même période. “Les dirigeants anticipent un très lent retour à la normale : les deux tiers d’entre eux ne prévoient pas de retour au niveau d’activité d’avant crise avant le 3ème trimestre 2022”, indique EY. Selon l’enquête réalisée par le cabinet d’études auprès des entreprises membres du Prodiss début juillet, leur chiffre d’affaires n’atteindra que 373 M€ au 2ème semestre 2021, contre 955 M€ sur la même période en 2019, soit une diminution de 61%.

Source : EY

“Cela représente 582 M€ de baisse de chiffre d’affaires sur le périmètre Prodiss et 783 M€ en extrapolant au secteur du spectacle vivant musical et de variété”, indiquent les auteurs. Une estimation en cohérence avec des chiffres fournis par Ticketmaster France, qui faisaient état d’une baisse de 75 % sur les ventes de billets de festivals en juin 2021 vs. 2019, et de 56 % sur les concerts. Pour la période de septembre à décembre, la baisse observée atteint 50% pour les festivals et 61% pour les concerts. “Dans ce contexte, 13% des dirigeants du secteur jugent ‘probable’ ou ‘très probable’ le risque de défaillance de leur entreprise d’ici un an”, indique EY.

Source : EY

Les entreprises dont l’activité est majoritairement liée à des artistes internationaux prévoient une activité très dégradée au 2ème semestre 2021 (-81% par rapport à 2019, contre -50% pour les entreprises travaillant avec des artistes français). “Plus une entreprise travaille sur des jauges importantes, plus sa reprise sera lente, indique EY. Pour les entreprises dont l’activité est majoritairement liée aux jauges les plus grandes (> 5000 personnes), les dirigeants interrogés prévoient une activité en retrait de 67% au second semestre 2021 par rapport à la même période en 2019”.

Un impact indirect sur les droits perçus

Dans son dix-huitième rapport annuel3, la Commission de contrôle des organismes de gestion des droits d’auteur et droits voisins se penche plus particulièrement sur l’impact indirect de l’épidémie de Covid-19 sur le montant de leurs perceptions de droits d’exécution publique. “Les ayants droit en matière de spectacle vivant ont subi une baisse sensible du montant de leurs droits dès le mois de mars 2020, vraisemblablement appelée à durer sur une bonne partie de l’année 2021”, constate la commission. L’écart dans les perceptions de droits liés au spectacle vivant par la Sacem entre 2019 et 2020 a été de 82,4 M€ (- 62 %).

En complément :

2

Perspectives de reprise du secteur du spectacle vivant privé en France – point de situation au 20 juillet 2021, note réalisée par EY pour le Prodiss

3

Les conséquences en 2020 de l’épidémie de Covid-19, Commission de contrôle des organismes de gestion des droits d’auteur et des droits voisins, juillet 2021