Deezer devient profitable, mais son bilan historique reste dans le rouge
La plateforme de streaming a posté son premier bénéfice net en 2025. Mais le coût cumulé de son aventure depuis 2007 s'élève à 717 millions d'euros, et ses capitaux propres sont nettement négatifs.
Entre la première ligne de code écrite par son fondateur Daniel Marhely à l’été 20061 et la publication des comptes 2025 de la compagnie par Alexis Lanternier le 18 mars 2026, Deezer aura coûté à ses propriétaires successifs autour de 717 millions d’euros nets. Ce chiffre n’apparaît nulle part dans les communications officielles de la société ; il se reconstruit à partir du poste de déficit cumulé du bilan IFRS consolidé au 31 décembre 20252, qui s’établit à -725,5 millions d’euros, auquel il convient d’ajouter le bénéfice net de 2025 (+8,5 M€) pour obtenir le cumul comptable réel depuis l’origine.
Une mécanique de croissance sans rentabilité
La trajectoire opérationnelle de Deezer est documentée : 6 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2009, 534 millions en 2025, soit seize années de croissance quasi ininterrompue de ses revenus, mais jamais - jusqu’en 2025 - d’exercice en bénéfice net.
La période 2010 - 2014 a été d’une stabilité relative, les bundles d’Orange faisant passer Deezer de 6 000 à 100 000 nouveaux abonnés recrutés chaque mois. Ses opérations en France, territoire qui a toujours été son principal marché (60 % de ses revenus en 2023), ont été rentables en 2010, et son résultat opérationnel global s’est stabilisé autour de -25 millions d’euros par an.
La période 2015 - 2020, en revanche, a été marquée par une fuite en avant internationale. Présent dans 221 pays, Deezer a dû pratiquer une politique de prix adaptée au pouvoir d’achat local qui a abaissé mécaniquement son ARPU et creusé ses pertes. En 2021 et en 2022, elles ont atteint des sommets, culminant respectivement à 121 et 167 millions d’euros, alors même que son chiffre d’affaires franchissait la barre des 450 millions d’euros.
Son IPO de 2022 via la SPAC I2PO, et les charges associées, expliquent l’essentiel de leur creusement inédit cette année là. Suivront trois exercices de réduction structurelle des pertes de 2023 à 2025, au cours desquels Deezer va recentrer ses activités internationales sur quelques marchés émergents en forte croissance (Brésil, Chili, Mexique) et multiplier les partenariats de distribution en bundle, jusqu’au basculement dans le vert sous la direction d’Alexis Lanternier.
Sept levées de fonds et une introduction en bourse
En l’espace de dix-huit ans, Deezer a levé environ 520 millions d’euros brut au cours de huit opérations, dont sept levées de fonds et une introduction en bourse, tout en faisant entrer à son capital les quatre majors du disque - qui ont obtenu une participation collective de plus de 15 % pour une bouchée de pain lors de la signature des premiers accords de licence3.
Le fondateur de Free Xavier Niel, après avoir fait pression sur les deux fondateurs pour qu’ils signent un accord de principe avec la Sacem et rebaptisent le service, lancé à l’origine sous le nom de Blogmusik, a été le premier à entrer au capital de Deezer en août 2007, dans lequel il a injecté 250 000 € en échange d’une participation de 20 %, ce qui valorisait la compagnie à hauteur de 1,25 million d’euros.
En octobre 2008, Deezer a bouclé une levée de fonds de série A de 4,8 millions d’euros auprès du fonds Dotcorp des frères Rosenblum (ex-Pixmania), l'essentiel de l'argent levé ayant servi à payer des avances aux majors du disque, dont Universal Music, à qui Deezer a versé 2 millions d’euros la nuit même du closing. Une levée de fonds de série B de 6,5 millions d’euros est intervenue un an plus tard, en octobre 2009, auprès de IDinvest et CM-CIC.
Des offres payantes ont été lancées dans la foulée, qui ne sont parvenues à séduire que 15 000 abonnés en trois mois, ce qui a valu au tout premier PDG de la compagnie, Jonathan Benassaya, d’être remercié par ses actionnaires début 2010. Au mois d’août suivant, Orange est rentré au capital de Deezer en apportant sa plateforme Wormee, valorisée 5,6 millions d’euros, en échange d’une participation de 11 % sous forme d’actions et de BSA (bons de souscription d’actions), ce qui valorisait Deezer à hauteur de 47 millions d’euros.
Dès lors, le service fut vendu en bundle dans les forfaits ADSL et mobiles d’Orange, ce qui accéléra le rythme de recrutement de nouveaux abonnés - mais plus des deux tiers des bénéficiares potentiels de l’offre, qui ne l’activeront jamais, vont se transformer de facto en “abonnés fantômes” de Deezer subventionnés par l’opérateur de télécommunications français.
Au mois d’octobre 2012, Deezer bouclait une levée de fonds de série C d’un montant de 100 millions d’euros auprès de la holding Access Industries de l’homme d’affaires russo-américain Len Blavatnik, qui avait racheté la maison de disques Warner Music l’année précédente.
A cette occasion, Access Industries a injecté 75 millions d’euros de capitaux primaires dans la compagnie et racheté pour 25 millions d’euros une part des actions de certains actionnaires historiques, dont Daniel Marhely. Len Blavatnik et sa holding s’arrogeaient alors 32,6 % du capital de Deezer, que l’opération valorisait à hauteur de 350 millions d’euros.
Une première tentative d’IPO avortée
Entre 2012 et 2014, le chiffre d'affaires de Deezer a progressé de 123 %, passant de 63 à 142 millions d’euros, dont 74 millions en France, 40 millions dans le reste de l'Europe et 21 millions en Amérique latine. Fin 2014, la compagnie revendiquait 6,9 millions d'abonnés dans le monde, dont 1,3 million d'abonnés directs (19 %) et 5,6 millions de bundles (abonnés indirects).
Mais à peine 1,6 million des bénéficiaires d’un bundle incluant l’offre de Deezer avaient activé le service. Et si un million de “hard bundles” inactifs étaient encore rémunérés par ses partenaires distributeurs, les 3 millions de “soft bundles” restant ne lui rapportaient rien. En réalité, sur 6,9 millions d'abonnés affichés, ils étaient moins de 4 millions à générer des revenus4.
La structure des coûts de Deezer révèlait en outre un modèle sous contrainte permanente : les droits musicaux absorbaient encore 82 % de ses revenus en 2014, et le breakage - montant des avances versées aux majors non recouvert par l'usage réel - avait dépassé 20 millions d’euros sur la période 2012-2014 (5,4 M€ en 2012, 13,2 M€ en 2013 et 2 M€ en 2014), ce qui impactait directement sa marge brute.
A l’automne 2015, Deezer n’en a pas moins fini par briguer une introduction à la Bourse de Paris, avec un objectif de valorisation d’un milliard d’euros. Sa croissance - de +41 % sur un an à l'échelle mondiale, de +21 % en France, de +75 % dans le reste de l'Europe et de +62 % en Amérique latine - s’était emballée au premier semestre. L'EBITDA de la France promettait d’atteindre 12 millions d’euros sur l'ensemble de l'année.
Mais des conditions de marché difficiles ont finalement amené Deezer à renoncer, d’autant que son prospectus révélait que la compagnie n’avait toujours pas purgé son bilan d’un million d'abonnés “fantômes”, et que ses pertes cumulées depuis 2012 s’élevaient à 100 millions d’euros. De quoi décourager plus d’un investisseur.
Le passage sous capitaux américains
C’est à cette époque que la compagnie a fait le choix d’une expansion agressive dans 221 pays, au prix d’un ARPU structurellement bas sur les marchés émergents. Faute d’IPO, Deezer est parvenu à se refinancer début 2016 lors d’une levée de fonds de série E auprès de son principal actionnaire Access Industries, qui a été suivi par Orange, à hauteur de 100 millions d’euros. La holding de Len Blavatnik, dont la participation était désormais supérieure à 50 %, prenait alors le contrôle de la compagnie, dont l'essentiel du capital devenait américain.
Cette année là, Deezer a réalisé un chiffre d’affaires de l’ordre de 300 millions d’euros (il avait plus que doublé en l’espace de deux ans), mais enregistré une perte nette de 60 millions d’euros. La compagnie ne communiquait plus de chiffres sur le nombre de ses abonnés. Plus que jamais, elle tentait de se différencier par la localisation poussée de son catalogue sur des marchés émergents à fort potentiel de croissance. En juin 2017, elle recrutait même un responsable des relations avec les labels basé à Singapour pour partir à la conquête de l’Asie.
Il faudra attendre le mois d’août 2018, cependant, pour que Deezer puisse enfin revendiquer le statut de licorne, après avoir bouclé une levée de fonds de série F d’un montant de 160 millions d’euros auprès du fonds d’investissement souverain saoudien Kingdom Holding (KHC) - dirigé par le prince Al-Waleed bin Talal, homme d'affaires et investisseur membre de la famille royale d'Arabie Saoudite -, à laquelle ont également participé l'opérateur mobile Orange et le fonds d'investissement LBO France. L’opération valorisait pour la première fois la compagnie à hauteur d’un milliard d’euros.
Le deal incluait un accord de distribution exclusif du catalogue du label saoudien Rotana Group, le plus important du Moyen Orient et d'Afrique du Nord, dans toute la région MENA - que le fonds KHC, outre sa prise de participation dans le capital de la plateforme française, aurait financé au moins en partie, ce qui a conduit l’agence Reuters et la presse arabe à évaluer le montant net de cette levée de fonds à hauteur d’un milliard de rials (235 M€)5.
Une Fast Track IPO qui n’a pas fait recette
Son expansion au Moyen-Orient et en Afrique du Nord devait permettre à Deezer de devenir rentable d’ici 2021, se convainquait fin 2018 son PDG d’alors, Hans-Holger Albrecht, dans ses déclarations à la presse arabe. En 2019, les revenus de Deezer ont atteint 381 millions d’euros ; mais ils ont reculé légèrement à 376 millions d’euros en 2020. Et s’ils ont franchi le seuil des 400 millions d’euros en 2021, leur croissance n’avait été que de +5,5 % sur un an - et les pertes de la compagnie, dont le modèle montrait ses limites, avaient été de 123 millions d’euros, .
En avril 2022, Deezer n’en annonçait pas moins son intention de réaliser une introduction en bourse accélérée (fast-track IPO) par le biais d'une fusion avec I2PO, une "société d'acquisition à vocation spécifique" (SPAC) cotée à Euronext Paris depuis juillet 2021. Pilotée par la famille Pinault, le banquier d'affaires Mathieu Pigasse et Iris Knobloch - ancienne dirigeante de Warner Media -, I2PO avait levé 275 millions d’euros pour investir dans un champion européen du divertissement.
La valorisation retenue était de 1,05 milliard d'euros. Un PIPE (Private Investment in Public Equity) de 135 millions d’euros complètait l'opération, auquel ont souscrit Access Industries, Universal Music, Warner Music, Orange, Kingdom Holdings, Eurazeo et Xavier Niel, ainsi qu'Artémis (holding Pinault), Bpifrance et Médias Participations. Mais le 5 juillet 2022, ce fut la douche froide. Introduite à 8,50 € à l'ouverture de la Bourse de Paris, l'action de Deezer dévissait de 35 % en début de séance, atteignant son plus bas de 5,52 € en milieu de matinée, avant de se stabiliser autour de 6,50 €.
La capitalisation boursière de Deezer, de 960 millions d’euros à l'ouverture, n’était plus que de 700 millions d’euros à la mi-journée - soit une décote de 23 % sur la valorisation retenue lors de la fusion avec I2PO. Cette deuxième tentative bousière manquée de Deezer va être suivie, quelques mois plus tard, de la publication d'une perte nette record de 168 millions d’euros sur l’ensemble de l’année 2022, dont 68,6 millions d’euros résultant d’écritures non-cash (share-based compensation) directement liées à l’IPO, pour un chiffre d'affaires de 451 millions d’euros.
Ce fut le pire exercice fiscal de la compagnie, qui avait même vu le nombre de ses abonnés reculer de 2,2 % sur un an et passer en dessous de 10 millions.
En quête de rentabilité
La nouvelle stratégie de concentration des dépenses marketing sur les marchés les plus porteurs (France, Brésil, Allemagne) et de recentrage de l’activité internationale, engagée par Jeronimo Folgueira, nommé PDG de Deezer en 2021 et qui le restera jusqu’à mi-2024, commençait cependant à porter ses fruits. Deezer a multiplié les partenariats B2B sous sa direction : avec le fabricant d’enceintes Sonos, dont il va fournir les services Sonos Radio et Sonos Radio HD à partir d’avril 2023 ; avec la chaîne Mercado Libre au Brésil et au Mexique ; avec RTL Group en Allemagne ou encore TF1+.
Les résultats de 2023 sont venus illustrer cette amélioration structurelle : chiffre d’affaires de 485 millions d’euros en hausse de +7,4 % sur un an, perte nette de 59,5 millions d’euros très inférieure à celle de 2022, marge brute à 22,7 %. Le premier semestre 2024 confirmait cette amélioration, avec des revenus en hausse de +14,6 % et des pertes nettes réduites. Sur l’ensemble de l’exercice 2024, le chiffre d’affaires de Deezer a atteint 541,7 millions d’euros (+11,8 %) et sa perte nette est tombée à 26 millions d’euros, la compagnie générant pour la première fois de son histoire un free cash flow positif, avec une marge brute de près de 25 %.
Le bouclage de l'exercice 2025 est venu marquer un tournant historique : pour la première fois depuis sa création en 2007, la plateforme française de streaming musical affichait un bénéfice net. Une performance portée par la croissance du nombre de ses abonnés directs en France (+8,6 %) et dans le reste du monde (+7,7 %), qui est venue compenser la baisse de son segment partenariats (−24 % d'abonnés indirects, baisse principalement liée à la fin du programme promotionnel Mercado Libre au Brésil). Son EBITDA ajusté est passé pour la première fois en territoire positif. Fin 2025, la trésorerie nette de la compagnie s'élèvait à 57,4 millions d'euros.
Dix accords de distribution majeurs ont été renouvelés l’an dernier (dont TIM et Sonos) et six nouveaux signés (dont EDF et Fitness Park), tandis que de nouveaux modèles B2B émergeaient (Deezer for Professionals, Music-as-a-Service). Pour 2026, l'entreprise prévoit un chiffre d'affaires stable, un EBITDA ajusté et un free cash flow toujours positifs, et de réinvestir sélectivement pour relancer sa croissance mondiale. L’heure de la rentabilité de son modèle a sonné. Celle de dresser son bilan historique aussi.
Une destruction de valeur actionnariale conséquente
Des 520 millions d'euros brut que Deezer est parvenu à lever entre 2007 et 2022, il convient de retrancher les 25 millions d'euros de cash out qui sont allés aux actionnaires historiques lors du tour d'Access Industries en 2012, soit un cumul des apports en capital net d'environ 495 millions d'euros (dont 5,6 millions d’apport en nature d’Orange avec Wormee). Ce chiffre est en cohérence avec le total “capital social + prime d'émission” inscrit au bilan consolidé au 31 décembre 2025, qui s'établit à 485,2 millions d'euros.
L'écart d'une dizaine de millions d'euros entre les deux chiffres s'explique principalement par les frais d'émission d'actions imputés en déduction des capitaux propres selon les normes IFRS - honoraires des banques d'affaires, frais juridiques, frais d'enregistrement AMF, audit -, qui se chiffrent couramment entre 8 et 12 millions d'euros pour une opération SPAC de la taille de celle réalisée par Deezer.
Les actionnaires de Deezer ont donc collectivement investi environ 495 millions d’euros en capital net depuis 2007, pour une entreprise dont l’action en bourse ne vaut plus que 1,10 € aujourd’hui, et dont la capitalisation boursière n’est plus que de 130 millions d’euros - soit une destruction nette de valeur actionnariale de l’ordre de 365 millions d’euros.
Au bilan consolidé au 31 décembre 2025, les capitaux propres de Deezer sont négatifs à hauteur de -232 millions d'euros, les 485 millions d'euros apportés par les actionnaires n'ayant pas suffi à combler les 717 millions d'euros de pertes accumulées en dix-huit ans d'exploitation.
Le différentiel a été absorbé par les écritures non-cash (rémunérations en actions, amortissements) ; par la dette financière, dont le prêt garanti par l’Etat (PGE) de la période Covid (dont il restait 8 M€ à rembourser au 31 décembre 2025) ; par l’allongement des délais de paiement aux ayants droit (auxquels Deezer devait encore plus de 313 M€ inscrits à son passif fin 2025), et par l’étalement de ses engagements contractuels.
Les perdants de l’aventure de Deezer
Les principaux perdants de l’aventure de Deezer sont la holding Access Industries, le fonds saoudien KHC, et les actionnaires post-IPO. Le prince Al-Waleed bin Talal est entré au capital de Deezer à la valorisation la plus élevée jamais atteinte par la compagnie. Sa participation pesait alors environ 100 M€ ; elle ne représente plus que 13 millions d’euros aujourd'hui. Sa perte latente approche donc 90 millions d’euros, hors complément Rotana.
L’IPO de juillet 2022 avait valorisé Deezer à 960 millions d’euros à l’ouverture. Les 33,8 % détenus par le flottant représentaient alors environ 325 millions d’euros de capitalisation. Au 16 avril 2026, cette même part ne valait plus que 44 millions d’euros. Pour les actionnaires post-IPO, dont les nombreux petits porteurs qui ont cru au narratif de Deezer lors de l’introduction à Euronext Paris, la destruction de valeur se chiffre donc à environ 280 millions d’euros.
Les investisseurs institutionnels qui ont souscrit au PIPE de 2022 - Eurazeo, Groupe Artémis (Pinault), Bpifrance, Média Participations, Xavier Niel via SaCh27 - ont subi la même mécanique. Leur mise collective, de l’ordre de 50 à 70 millions d’euros, ne vaut plus aujourd’hui que 5 à 10 millions d’euros. Pour mémoire, Access Industries, Universal Music, Warner Music, Orange et KHC ont également participé au PIPE et y ont laissé quelques plumes.
La position de la holding de Len Blavatnik est paradoxale. Access Industries a mis environ 200 millions d’euros entre 2012 et 2018 pour devenir actionnaire majoritaire de Deezer. Au 16 avril 2026, sa participation de 36,2 % - diluée par les tours de 2018 et l'opération SPAC de 2022 - ne valait plus qu’environ 47 millions d’euros. Sa moins-value latente approche donc les 150 millions d’euros. S’y s'ajoute sa participation au PIPE de 2022, qui peut être estimée à quelques dizaines de millions, soit une perte totale de l’ordre de 200 millions d’euros.
Des bilans en demi-teinte
Mais Blavatnik contrôle également 73 % de Warner Music Group, qui encaisse des droits reversés par Deezer. Sur l'ensemble de la période 2012–2025, la maison de disques a perçu plusieurs centaines de millions d'euros de la plateforme de streaming au titre de l'exploitation de son catalogue. Les flux s'annulent en partie au niveau consolidé de l'actionnaire ultime - sans que cette compensation soit chiffrable publiquement -, ce qui tend à rationaliser économiquement la permanence au capital de Deezer malgré les moins-values boursières apparentes.
Pour Orange, le bilan est encore plus mitigé. L’opérateur français est entré en industrie dans le capital de Deezer dès 2010 (bundles, apport Wormee), avant de remettre au pot en 2016, 2018 et 2022. Ses 7,7 % actuels valent environ 10 millions d’euros, soit une moins-value estimée de l’ordre de 60 millions d’euros sur l’ensemble des sommes engagées. Mais Orange a par ailleurs rémunéré Deezer pour des dizaines de millions d’euros via les forfaits bundle - coût porté par ses propres abonnés.
De 2010 à 2015, les bundles d’Orange ont représenté jusqu’à 66 % du chiffre d’affaires français de Deezer avant de décliner, Deezer substituant progressivement des “soft bundles” (l’abonné choisit d’activer Deezer dans un bouquet de services) aux “hard bundles” (l’abonnement est déclenché automatiquement, même inactif). Le groupe a donc été, en parallèle, actionnaire et client captif.
Le bilan est plus que mitigé, également, pour les salariés et dirigeants rémunérés en actions. Les plans d’actions gratuites et d’options attribués à partir de 2018, particulièrement après l’IPO de 2022, ont concerné essentiellement le top management et les fonctions techniques. La rémunération en actions a pesé 68,6 millions d’euros en 2022, 7,9 millions en 2024 et 0,8 millions en 2025. La chute du cours a très largement réduit la valeur effectivement perçue par les bénéficiaires, d’environ 80 millions d’euros.
Jeronimo Folgueira, ancien PDG recruté en 2021 pour conduire l’IPO et parti mi-2024, illustre la génération de dirigeants dont la rémunération long-terme s’est largement évaporée. Son successeur Alexis Lanternier - venu de Walmart et d’Amazon -, arrivé en septembre 2024, hérite d’un plan d’incitation indexé sur un cours nettement plus bas, mais aussi sur un point bas potentiel.
Les dirigeants entrés avant l’IPO et sortis avant ou peu après, quand le cours était encore élevé, s’en sont probablement mieux sortis. Le profil type est celui d’Hans-Holger Albrecht, PDG de 2011 à 2021 - dix ans de plans d’options et d’actions gratuites acquis progressivement, avec une sortie au moment précis où la valorisation atteignait son pic pré-IPO. Les bénéficiaires des plans antérieurs à 2022 ont pu exercer ou céder à des valorisations entre 350 millions d’euros (2012) et un milliard d’euros (2018-2020).
Les gagnants de l’aventure Deezer
C’est l’industrie musicale proprement dite, ou plus précisément ses acteurs dominants, qui apparaîssent comme les principaux bénéficiaires de l’aventure Deezer. Sur l’ensemble de la période 2009–2025, la plateforme de streaming française a reversé aux ayants droit de la musique (labels, éditeurs, artistes) une proportion de son chiffre d’affaires comprise entre 94 % et 73 % - soit, en cumulant les revenus estimés de la période, environ 3,5 milliards d’euros.
Ce sont les trois majors de la musique, qui pèsent 13 % du catalogue de Deezer mais captent 67 % des écoutes et donc des royalties versées par la plateforme, qui ont structurellement bénéficié du modèle, et beaucoup moins les petits labels indépendants, dont la part de marché propriétaire réelle des revenus du streaming payant, segment dont la concentration oligopolistique est maximale, ne dépasse pas 26 %6.
À cette rente récurrente se sont ajoutés plusieurs avantages structurels négociés dès les premiers accords de licence : des avances non récupérables sur minimum garanti ; des bons de souscription d’actions (BSA) acquis pour un prix d’exercice dérisoire (0,01 à 0,10 € l’unité) ; des clauses de taux d’usage protégées - toute exploitation sur un territoire donné devant être rémunérée à un tarif négocié contractuellement ; et pour Universal Music et Warner Music, des participations directes au PIPE de 2022, qui leur ont permis de convertir leurs positions historiques en actions cotées et librement cessibles - même si la chute du cours a fortement réduit la valeur de ces titres.
La plupart des artistes auront certainement une autre lecture de ce bilan, dans lequel ils n’auront pas forcément trouvé leur bonheur. Le modèle de répartition au pro-rata - dans lequel 1 % des artistes capte 90 % des revenus, et qui dilue la rémunération de ceux ayant des fans très engagés au profit des plus écoutés - a mécaniquement orienté les flux vers les catalogues dominants au détriment de la longue traîne : celle des artistes émergents et en développement, ou des esthétiques de niche. Un phénomène que le modèle artist-centric introduit en 2023 entendait corriger, sans avoir pour l'instant convaincu tous les acteurs de la filière.
Xavier Niel et les frères Rosenblum sont certainement ceux qui ont eu le nez le plus fin. Lorsque la holding Access Industries de Len Blavatnik est entrée au capital en octobre 2012 à une valorisation de 350 millions d'euros, et a racheté une part des actions de certains actionnaires historiques dont Daniel Marhely, réputé avoir réalisé un beau cash out à cette occasion, il est probable que Niel et les Rosenblum aient également réalisé tout ou partie de leur sortie - à des multiples d'entrée de respectivement 280x et 17x sur la valorisation.
Même en tenant compte de la dilution successive de leurs participations lors des tours ultérieurs, et de l'évaporation partielle de leur participation résiduelle après l'IPO de 2022, leur retour sur investissement global est vraisemblablement très positif. Ce sont eux qui ont financé l'amorçage d'une licorne pour quelques millions d'euros, laissant à d'autres le soin - et le coût - de la faire mûrir.
Un transfert de valeur à rebours du récit public
Les 495 millions d'euros injectés dans le capital de Deezer par les investisseurs depuis 2007 n'ont pas financé la construction d'un actif technologique rare (la plateforme était techniquement au niveau, mais jamais en avance significative sur Spotify), ni la conquête d'une audience captive (la part de marché mondiale plafonne à 2 %), ni l'acquisition de droits exclusifs de long terme (les licences sont renégociées régulièrement).
Ces fonds ont essentiellement servi à financer les avances contractuelles exigées par les maisons de disques, à subventionner l'expansion dans des marchés à faible ARPU, et à maintenir en vie une concurrence à Spotify dans un secteur où le modèle économique, pour les plateformes, est structurellement non-viable à leur échelle. Le premier bénéfice net de 2025 (+8,5 M€) ne clôt pas cette histoire ; il ouvre peut-être un nouveau chapitre. Il a été rendu possible par quatre leviers simultanés.
Le premier de ces leviers a été une forte réduction du coût de revenus (−29,4 M€ sur un an en 2025, à 388,7 M€), qui a fait bondir le bénéfice brut IFRS de 123,6 à 145,2 millions d’euros, et la marge brute ajustée à 25,4 % (+0,7 point), du fait de l'optimisation des termes des accords avec les labels et du déploiement du white-labeling. Le second levier a été une discipline stricte sur les opex : marketing, masse salariale et frais généraux ont été réduits de 11,9 millions d’euros sur un an, portant l’EBITDA ajusté à +9,7 millions d’euros (contre −4 M€ en 2024).
Les deux autres leviers ont été d’une part le retour à la croissance du nombre d’abonnés directs (+8,6 % en France à 3,8 millions, +7,7 % dans le reste du monde à 1,9 million), qui a soutenu les revenus directs (+2,2 % à 351,9 M€), malgré un ARPU des abonnements directs légèrement inférieur (−2 % à 5,4 €) ; d’autre part l’amorce de nouveaux relais B2B : lancement de Deezer for Professionals (diffusion musicale légale dans les espaces commerciaux), de Music-as-a-Service (Sonos), et annonce de la monétisation par licensing de la technologie de détection IA - une première dans l’industrie.
Des perspectives d’avenir incertaines
La rentabilité nouvelle du modèle de Deezer sera-t-elle suffisante pour amortir 717 millions d’euros de pertes accumulées ? Au rythme actuel, il faudrait environ 80 ans de bénéfice net à ce niveau pour effacer le déficit reporté. La question n’est certes pas de rembourser le passé, mais de justifier la valorisation future : à 131 millions d’euros de capitalisation pour un bénéfice annuel de 8,5 millions, Deezer est valorisée 15 fois son résultat 2025 - multiple cohérent avec celui d’une société mûre sur un secteur sans levier de croissance significatif.
Le verdict du marché est cruel. Le verdict historique sera peut-être plus nuancé : Deezer aura été le cobaye français - involontaire, et coûteux - du basculement économique de la musique enregistrée vers le streaming. Les bénéficiaires structurels auront été les majors, et dans une moindre mesure l’actionnaire ultime Blavatnik et les artistes les plus écoutés. Les perdants auront été les investisseurs financiers non stratégiques, les salariés rémunérés en titres, et - par la perte de valeur actionnariale - tous les petits porteurs ayant cru à la promesse SPAC de 2022.
Deezer, licorne du freemium née en France #1 - Un rejeton du Web 2.0, @music_zone, 22 octobre 2021
Deezer achieves profitability in FY25 as strategy delivers tangible results, communiqué, 16 mars 2025
Lors de la signature de ces accords, les quatre majors ont pu acquérir des BSA (bons de souscription d’actions) pour 0,01 à 0,10 € l'unité, avec un mécanisme anti-dilution qui leur attribuait automatiquement de nouveaux bons à chaque levée de fonds. Ces BSA leur donnaient potentiellement accès à plus de 20 % du capital. C'était en réalité une partie cachée de la rémunération des catalogues : les majors acceptaient les conditions de licence parce qu'elles récupéraient une part du capital par la bande sans y investir de cash. Sony Music l'a d'ailleurs assumé publiquement en expliquant que ces BSA faisaient partie intégrante du deal commercial global.
Deezer, licorne du freemium née en France #4 - Le mirage du “hard bundle”, @music_zone, 12 novembre 2021
Deezer, licorne du freemium née en France #5 -Le sacre de la licorne, @music_zone, 24 novembre 2021
L’oligopole des majors de la musique se renforce, @music_zone, 7 avril 2026





A noter, à titre de comparaison :
Spotify et Deezer ont suivi la même trajectoire - des pertes massives pendant 15 à 18 ans suivies d'un premier bénéfice annuel - mais à des échelles radicalement différentes (290 millions d'abonnés pour l'un, 9,1 millions pour l'autre).
Spotify, fondé en 2006, a accumulé plus de 5 milliards d'euros de pertes nettes avant de publier son premier exercice bénéficiaire en 2024 (résultat net de +1,14 Md€, pour un chiffre d'affaires de 15,7 Md€). Deezer a accumulé 717 M€ de pertes avant son premier bénéfice en 2025 (+8,5 M€, pour un CA de 534 M€).
En valeur absolue, Spotify a donc brûlé sept fois plus de cash que Deezer - mais en proportion de ses revenus cumulés, les deux entreprises ont affiché des taux de perte structurellement comparables, de l'ordre de 10 à 15 % du chiffre d'affaires sur la durée.
La différence fondamentale est dans la création de valeur actionnariale. Spotify, introduit au NYSE en avril 2018 par cotation directe (sans levée de fonds) à une capitalisation de $26,5 Md, vaut aujourd′hui environ $110Md, soit un multiple de 4 depuis l'IPO. Deezer, introduit via un SPAC en juillet 2022 à une valorisation de 1,05 Md€, ne vaut plus que 130 M€ — soit une destruction de 87 % de sa valeur boursière.