Catalogues musicaux : ce que le cycle 2024-2026 laisse en suspens
Concentration verticale entre capital, collecte et catalogue, dépendance aux taux d’intérêt et incertitude économique de l’IA laissent en suspens plusieurs des questions les plus structurantes.
Cet article est le dernier d’un dossier en 7 volets tiré de l’enquête exclusive “Rachats de catalogues musicaux 2026” réalisée par @music_zone. L’enquête complète (~45 pages, PDF) donne une vue d’ensemble du cycle 2024‑2026 : Hipgnosis/Recognition, nouveaux archétypes d’acquéreurs, multiples Shot Tower / Music Finance Index, IA et droits dérivés, géographies non‑anglophones, risques de concentration capital / collecte / catalogue.
Accéder à l’enquête complète au format PDF (59 € TTC)
Le cycle 2024-2026 a refermé la séquence de correction ouverte par la chute du Hipgnosis Songs Fund, mais il n’a pas dissipé toutes les tensions du marché des droits musicaux. Les multiples se sont stabilisés, les véhicules d’acquisition se sont institutionnalisés et la croissance s’est déplacée hors du centre anglo-saxon ; dans le même temps, la concentration verticale entre capital, collecte et catalogue, la dépendance aux taux d’intérêt et l’incertitude économique de l’IA laissent en suspens plusieurs des questions les plus structurantes de la décennie à venir.
Le marché a retrouvé un équilibre, pas son innocence
Sur la fenêtre janvier 2024 - mai 2026, le marché des droits musicaux a cessé d’apparaître comme un espace de désordre post-bulle pour retrouver une forme d’équilibre. Les grandes opérations recensées dans l’enquête dépassent 29 milliards de dollars en valeur agrégée, avec comme points saillants l’acquisition de Recognition par Sony, la fusion BMG-Concord, l’opération Primary Wave-Kobalt et la montée en puissance de la coentreprise Warner-Bain.
Mais cet équilibre n’a rien d’un retour au monde d’avant. Le cycle ne s’est pas refermé par un simple redémarrage des mêmes mécanismes à un niveau de prix plus raisonnable ; il a débouché sur un autre marché, plus mûr dans sa formation des prix, plus concentré dans ses structures de détention et plus déplacé dans sa géographie de croissance.
Le premier enseignement de la séquence est donc institutionnel avant d’être financier. Le marché des catalogues n’est plus une frontière spéculative : il est devenu une classe d’actifs structurée, avec ses référentiels, ses véhicules, ses hiérarchies d’acteurs et ses propres risques systémiques.
Trois faits désormais établis
Le premier fait est la stabilisation des multiples. Le marché n’est pas revenu au pic de 2021, mais il n’a pas non plus confirmé les scénarios d’effondrement qui avaient circulé pendant la crise Hipgnosis. La fourchette iconique de 12 à 17 fois reste le repère central, tandis que Shot Tower projette à horizon 2028 une légère décrue ordonnée, vers 15,1 fois en édition standard et 12 fois en enregistrements.
Le deuxième fait est l’institutionnalisation des véhicules d’acquisition. Sony-GIC, Warner-Bain, Universal-Chord, Primary Wave adossé à Brookfield ou encore les grands fonds fermés d’Iconic et de Chord montrent qu’au-delà de plusieurs centaines de millions de dollars, les acquisitions de catalogues s’adossent désormais au capital institutionnel pérenne plutôt qu’aux seuls bilans corporate.
Le troisième fait est le déplacement de la croissance. L’Amérique latine, l’Inde, le Moyen-Orient-Afrique et la Corée du Sud dominent les anticipations du Music Finance Index, tandis que l’innovation la plus avancée sur le superfan se situe en Asie de l’Est, non dans les marchés occidentaux. La croissance future n’est donc pas absente ; elle est en train de migrer vers d’autres géographies, d’autres échelles de deal et d’autres architectures industrielles.
Une concentration qui change de nature
Si le marché s’est consolidé, ce n’est pas seulement au sens classique d’une baisse du nombre d’acteurs. La concentration a changé de nature. Elle est simultanément opérationnelle, capitalistique, et de plus en plus verticale.
Au sommet, quelques ensembles - les trois majors, BMG-Concord, Primary Wave-Kobalt et leurs partenaires financiers - captent l’essentiel des actifs de grande taille. Mais en amont, la structure du capital se resserre elle aussi autour d’un petit nombre de sponsors capables de fournir du capital patient à l’échelle du milliard de dollars : Blackstone, Apollo, KKR, Brookfield, Bain, GIC ou Hellman & Friedman.
L’enjeu le plus sensible n’est toutefois pas seulement la concentration du capital sur les catalogues. Il tient à la convergence entre capital, collecte et catalogue, à mesure que des fonds contrôlent aussi des sociétés de gestion collective ou des infrastructures de collecte de droits. Ce basculement crée des situations inédites dans lesquelles un même sponsor peut détenir à la fois un actif et un canal de perception des revenus qui alimentent cet actif.
La concentration verticale principal risque systémique
C’est probablement le point le plus sous-estimé du cycle 2024-2026. Blackstone a détenu simultanément SESAC et Recognition jusqu’à la cession finale à Sony ; Hellman & Friedman contrôle GMR ; New Mountain Capital contrôle BMI. Dans le même temps, AMRA passe dans la sphère de Primary Wave et de Brookfield via le rachat de Kobalt.
Le risque n’est pas purement théorique. Lorsqu’un même sponsor financier contrôle un stock de droits et un organe de collecte ou de négociation tarifaire, il existe mécaniquement un conflit d’intérêts potentiel dans la manière dont se fixent les barèmes, les calendriers de distribution ou la gouvernance des flux.
À la mi-2026, aucune doctrine publique forte des autorités de la concurrence ne s’est encore imposée sur cette question. C’est précisément pourquoi le sujet prend une importance stratégique : il pourrait devenir, à horizon de dix-huit à trente-six mois, l’un des principaux terrains de régulation du marché des droits musicaux.
Deuxième risque : la dépendance aux taux
L’autre fragilité du nouvel équilibre est macro-financière. Les multiples actuels sont cohérents avec un coût du capital plus élevé que celui du début des années 2020, mais ils restent sensibles à toute nouvelle remontée des taux d’intérêt.
L’enquête souligne qu’une hausse de 100 à 200 points de base pourrait retrancher un à deux points de multiple sur les catalogues iconiques en édition, soit une correction de l’ordre de 6 à 12 % sur les valorisations. À l’inverse, une détente durable des taux pourrait soutenir une légère reprise, sans pour autant recréer les conditions du pic de 2021, ce qui est devenu peu probable dans un marché plus mûr et plus discipliné.
Cette dépendance n’affecte pas tous les acteurs de la même manière. Les véhicules fortement refinancés par titrisation ou dette de marché, comme Recognition, Concord ou HarbourView, y sont plus exposés que les structures adossées à du capital permanent ou souverain. Autrement dit, la hiérarchie des acheteurs dépend aussi de leur immunité relative au cycle monétaire.
Troisième risque : une IA encore économiquement indécise
L’IA est à la fois l’un des grands récits de croissance du secteur et l’un de ses principaux angles morts économiques. Les accords signés avec Udio ou Suno ont matérialisé un début de monétisation, mais ils n’ont pas encore produit de ligne de revenus publique permettant de chiffrer sérieusement leur effet sur la valeur des catalogues.
Trois inconnues demeurent. La première est l’échelle économique réelle que peuvent atteindre les plateformes d’IA musicale opérant en jardin clos. La deuxième est l’extension du modèle aux acteurs de second rang, qui ne disposent pas de la force de frappe contractuelle des majors. La troisième est l’évolution du cadre jurisprudentiel, entre durcissement européen, doctrine Bartz aux États-Unis et poursuite des contentieux encore ouverts en 2026.
Le paradoxe du moment est que l’IA est déjà assez structurée pour entrer dans les récits de valorisation, mais pas assez stabilisée pour entrer proprement dans les modèles. Elle reste donc une option de hausse, et non un flux certain.
Ce que cela implique pour les différentes familles d’acteurs
Pour les majors, l’enseignement principal est clair : le co-investissement avec capital institutionnel est devenu l’outil standard des grandes acquisitions. Cette évolution leur permet de rester dominantes opérationnellement tout en évitant d’encombrer leurs bilans sur les transactions les plus lourdes.
Pour les fonds spécialisés intermédiaires, en revanche, la situation devient plus tendue. L’absorption de Round Hill par Concord, puis de Kobalt par Primary Wave, réduit l’espace des acteurs autonomes généralistes. Les survivants devront soit atteindre une taille critique supérieure par consolidation, soit se spécialiser sur des niches défendables - genre, territoire, stade de carrière, nature des droits.
Pour les spécialistes de niche, le tableau est plus ambivalent. Le potentiel de croissance y est réel, notamment sur les petits tickets et les marchés émergents, mais cette fragmentation rend chaque acteur vulnérable à une absorption par un consolidateur mieux capitalisé. Les gagnants seront probablement ceux qui sauront transformer une niche en expertise difficilement réplicable plutôt qu’en simple vivier d’actifs.
Trois questions pour la suite
La conclusion de l’enquête laisse volontairement ouvertes trois grandes questions à horizon 2027-2028. La première porte sur la convergence possible entre les multiples occidentaux et asiatiques, si les modèles superfans d’Asie de l’Est commencent à être correctement intégrés dans la valorisation des catalogues exposés à des fanbases très organisées.
La deuxième concerne la matérialisation de l’option IA. Si les revenus d’entraînement ou d’usage sous licence deviennent publics et récurrents, une revalorisation de 0,5 à 1,5 fois peut être défendue sur certains catalogues bien administrés ; dans le cas contraire, le marché devra renoncer à l’un de ses récits haussiers les plus puissants.
La troisième est réglementaire. Le traitement par les autorités de la concurrence des configurations mêlant capital, collecte et catalogue conditionnera directement la profondeur future de l’intégration verticale, et donc la valeur des sociétés ou groupes capables de contrôler plusieurs maillons simultanément.
Un marché adulte, mais encore instable
Le marché des catalogues musicaux n’est plus dans l’enfance spéculative qui a culminé avec la phase 2019-2021. Il dispose désormais d’un langage commun, de fourchettes de prix stabilisées, d’acteurs identifiables, de véhicules spécialisés et de récits de croissance hiérarchisés.
Mais cette maturité n’a rien de paisible. Elle repose sur un équilibre encore fragile entre concentration et régulation, entre rendement obligataire et prix d’actifs, entre promesses technologiques et lignes de revenus réellement visibles. C’est ce qui rend la période actuelle plus intéressante que la bulle : moins euphorique, mais plus décisive pour la structure future du secteur.
La vraie question laissée en suspens par le cycle 2024-2026 n’est donc pas de savoir si le marché des catalogues a survécu à la crise Hipgnosis. Il y a survécu. La question est désormais de savoir quel type de marché il est en train de devenir - et qui, demain, en contrôlera réellement les flux, les prix et les règles.
Ce texte résume la dernière section de l’enquête pro de ~45 pages réalisée par @music_zone, qui synthétise le cycle 2024‑2026 des rachats de catalogues :
– le dossier Hipgnosis/Recognition et la validation par le crédit ;
– la nouvelle cartographie des acquéreurs (majors, BMG‑Concord, fonds, labels non‑anglophones) ;
– les référentiels de valorisation (Shot Tower, Music Finance Index) et la stabilisation des multiples sur un plateau plutôt que l’effondrement annoncé ;
– les gisements de croissance (IA sous licence, superfans, droits dérivés, géographies non anglophones) et les risques de concentration capital / collecte / catalogue.

